Entrer dans l’année en délicatesse
En ce début d’année 2026, malgré ce que l’on peut traverser dans nos propres existences, l’actualité autour de nous nous rappelle sans cesse les tourments de ce monde environnant. Que ce soient les guerres, l’état de la planète, les misères humaines, petites et grandes, nombreuses sont les raisons de s’attrister ; de s’émouvoir en assistant impuissant aux tribulations d’une humanité vacillante.
Je ne suis pas de nature optimiste. Pas pessimiste, non plus. Plutôt entre réaliste rêveur et idéaliste éveillé ; idéaliste d’un monde dont sa possibilité, je dois avouer, s’éloigne malgré tout mais dont son évocation m’empêche de sombrer dans des idées les plus noires.
Dans ce miasme environnant, une phrase lue récemment m’a particulièrement marqué. Dans l’excellent ouvrage - recommandé par ma bonne amie et chorégraphe de talent, Nicole Morel - de Jean-Philippe Pierron, “Pour une insurrection des sens”, à propos de la gastronomie et une manière d’aborder le plaisir de la table, il dit “Il nous faut apprendre à entrer dans son assiette comme on apprend à entrer dans une rivière ou entrer en fôret; avec délicatesse”.
De cette réflexion, Pierron nous explique qu’une expérience de pêche à la mouche et la manière dont le pêcheur doit entrer dans la rivière tout en douceur pour ne pas troubler l’eau avec la vase à ses pieds, lui a fait prendre conscience de l’importance dont on approche notre monde de manière physique.
De la délicatesse avec laquelle on fait les choses du quotidien, comme on s’approche les uns des autres, la pensée derrière le geste ; des concepts qui ne me sont pas étrangers en tant que chorégraphe mais qui résonnent plus particulièrement en moi aujourd’hui dans mon quotidien, que ce soit personnel ou pour ce rêve d’un monde meilleur.
Il y aurait tant, autour de nous, à appliquer ce concept d’approche délicate. L’opposer à la resurgence d’un masculinisme à gerber, à l’avènement d’un rapport aux autres, dans le monde politique et dans une toute autre mesure dans la société, basé de plus en plus sur la loi du plus fort, dans un autre registre, l’opposer à la robotisation, la digitalisation et la fulgurante avancée de l’Intelligence Artificielle ; “IA” qui non content d’alterer la réalité, supplante le rapport humain et l’interaction qui a forgé nos “moi” intrinsèques et nos sociétés.
Il y a des luttes dont le corps est essentiel pour faire valoir ses droits. Je pense aux Femens, aux révoltes en Iran, aux oppositions face à ICE aux États-Unis et aux morts tragiques qui en résultent. À toutes les luttes sociales, passées et présentes, dans lesquelles les femmes et les hommes ont mis leur corps à contribution comme moyen de protestation. Ces gestes-là, radicaux mais nécessaires, ont été auréolés de violence, subie ou provoquée. Un mal pour un bien. Dans la majeure partie des cas…
Mais est-ce que l’acte de résistance ultime, celui de l’être “commun”, - dans la beauté du sens de ce mot - soutien des luttes mais n’y prenant pas corps, ne serait pas cet acte délicat, à la fois silencieux, doux, et quotidien? Un geste tourné à la fois vers l’autre mais aussi vers soi, vers les choses et notre environnement.
Le mouvement habité et conscient, quête sans fin de chaque danseur.se et chaque chorégraphe, devient contre-poison d’un environnement brute et sauvage. Un geste à la portée de tous.tes qui, loin d’être une solution miracle aux maux d’une société malmenée, changerait du tout au tout la physicalité de nos perceptions.
Ces prochains mois, je tenterai d’approcher le monde avec délicatesse, tel le colibri dans la fable, conscient que ce n’est qu’une goutte d’eau mais qu’il peut devenir pour l’autre l’aphorisme d’un autre possible.